Il en va des villes comme des amours. Amours-dortoirs ou villes-passion. Débordé, envoûté, écartelé, je suis votre éternel esclave. Les villes sont mon sang que j'irrigue en souffrance et en déraison. J'ai aimé vos atours, j'ai traversé vos faveurs. J'ai marié mes futurs.
Paris ma légitime, ville de ma vie, tu as su enfanter mes soupirs sous tes arches brillantes. Tes pavés martelés ont construit mes trottoirs, séchant mon encre en lettres capitales. Mais tu ne résistes à rien et ne me désires pas. Avide d'autres bouches, tu détournes tes bras pour t'abandonner aux errants des cités, tu jouis de mes absences, tu pleures à l'abandon sous le corps des martyrs dont tu enivres tes artères. Paris se donne et ne se garde pas. Paris est une salope.
Abandonné au sort des insoumis, je vomissais tes sourires entendus de mère au coeur de rouille qui expulse son outrage aux yeux sanglants des traîtres.
Quand je t'ai rencontrée, tu n'étais pas ma ville, et ne te livrais pas. Bayonne, toi qui te tiens bien droite sur tes ponts embrumés, tu écoules en sanglots l'espoir d'une adoption. Doux avenir, tes deux lèvres aux courants sales engloutissent mon désir soleil, Adour muscle saillant et Nive létale aux dessins argentés, jupe fendue où l'on devine les frémissements d'une cuisse nerveuse. Tu m'as conquis à l'épiderme, j'ai parcouru ton coeur. Au détour du Petit, ribaud chétif et fiévreux aux guenilles tachées de sang et de semence, j'ai suinté tes fantômes, j'ai respiré l'air lourd des sorties de gargotes, j'ai vu les gens vibrer au son d'un olifant ancestral hululant les voix des suppliciés, j'ai goûté la nuit lunaire chuchotant des mots canailles et des rires gutturaux. Vibrations traversières, errances au bas d'immeubles, sourires sans dents des éphémères, faux-col d'indigence aux terrasses influentes. Le mystère de tes rues serpentines remodèle une histoire qui ne m'appartient pas.
Et dont je veux les clés.
Joies opaques sous la pluie d'avril, les âmes voyageuses ouvrent leurs pores secs aux élans saccadés des embruns. Les tours saillantes et cathédrales cerclées d'aréoles froissées lancent aux montagnes des prières incongrues, des soifs d'apesanteur, en langue noueuse et pure. Elles percent la lumière verte des avenirs possibles, et soudain les venelles dégorgent leurs ennuis, jubilent du bleu du ciel et lui offre le rouge clandestin de leur destin joyeux. Les âmes paysannes dansent au rythme des coeurs essentiels, exultent de ripailles aux fêtes païennes, transmettent à l'humus fumant l'irrigation des sens. Tu deviens leur refuge au matin douloureux qui se lève.
Adossé aux parois de ta chair, je m'abreuve en silence, espion empathique de tes excès de vie, enfant émerveillé aux vitrines de tes charmes. J'en sais le châtiment de n'être pas du sang de tes aïeuls.
Oui tes mystères octroient à l'inconnu un regard subterfuge, mais ton corps élémentaire se refuse à l'envie, reflue cet apatride aux relents cupides des grisailles. Tu offres ta chaleur rebelle et océane sans que l'on puisse te posséder. Je suis à tes genoux, et tu ricanes de mes possibles. Tu me vois agresseur. Je ne suis qu'esclave.
Quand m'autoriseras-tu à tutoyer ton ventre?
Quand me supplieras-tu de lécher tes berges?
J'embrasse ton sol mousseux, lichen vénéneux qui accueille les amants libres et me laisse dériver, vieille souche errante et torturée charriée par tes courants fossiles.
Dois-je échouer? Ou de mes nervures asséchées des capitales arides jailliront, protégée par la marée matrice, les souffles du solide.
Ville-arbre, ville-amante, terre aux fondements soyeux, frontera en ondes de colline, j'enfouis ma langue dans tes racines amères où coulent mes espérances.